Les Echos (France) - "Des idées, encore des idées..."

Les Echos n° 18389 du 23/04/2001 p. 113
HIGH-TECH: INNOVATION
Ideadollar fait du commerce d'idées. Fous, géniaux, lunatiques ou simplement astucieux, les inventeurs de tout poil peuvent soumettre leurs inventions via Internet, et toucher 15 % des bénéfices si celles-ci sont commercialisées.
Des idées, encore des idées...
Qui brûle d'avoir un poster dans sa douche ? Suffisamment de monde pour que les « Splash prints », commercialisés à partir de mai, rapportent 1,2 million de dollars, estime Mark Turrell, fondateur et PDG de Ideadollar. Bientôt devraient suivre des jardins de bureau, des tapis à souris « magiques » sur lesquels on peut griffonner, des porte-téléphones pour poussettes et des chopes chronomètres qui mesurent l'espérance de vie d'une bière.
« On a commencé par les gadgets, parce que c'est ce qu'il y a de plus facile, de plus rapide et de moins cher à développer », explique Mark Turrell dans un français impeccable. « Ensuite, ce seront les idées pour la cuisine, le jardinage et les animaux domestiques. » Ideadollar a 16.000 idées dans son portefeuille, et en achète 2.000 par mois. 3.000 idées sont en cours de développement.
N'importe qui peut soumettre des idées sur le site d'Ideadollar. Environ 40 % sont rejetées après confrontation avec les brevets déjà déposés et les produits disponibles sur le marché. Le reste est automatiquement filtré et évalué en fonction de l'originalité, du potentiel de commercialisation et du « bénéfice social ». Chaque idée est notée entre 1 et 10 et son prix fixé proportionnellement. L'inventeur reçoit entre 1 et 100 « idée-dollars » (i$), une monnaie virtuelle utilisable uniquement sur les sites partenaires Amazon, FragranceNet, Arts.com ou le World Wildlife Fund (WWF) - le prix moyen d'une idée est de 2 i$. L'idée est ensuite développée en produit, et celui-ci cédé sous licence à un fabricant qui reverse des royalties.
Ideadollar emploie 16 personnes et travaille avec une centaine de professionnels (ingénieurs, designers, etc.) engagés ponctuellement sur des projets précis. En fonction de leur contribution, ils peuvent toucher jusqu'à 25 % des bénéfices. L'idée du poster pour la douche a été achetée à un auteur australien de science-fiction pour 5 idée-dollars. Mais, si le produit enregistre le succès escompté, son inventeur pourrait empocher plus de 100.000 dollars. Ideadollar aura assuré tous les coûts de développement du produit.
Récidiviste
Mark Turrell n'est pas un novice dans le commerce des idées. En 1995, il a fondé Imaginatik, un éditeur de logiciel spécialisé dans la gestion d'idées en entreprise. Son produit, Idea Central, une boîte à idées virtuelle destinée aux employés a notamment été vendu à Pillsbury, Häagen-Dasz et IBM. « Les entreprises cherchent à réduire leurs coûts, mais certaines n'ont plus beaucoup de latitude pour économiser, alors elles cherchent de nouvelles sources de revenus », indique-t-il. « Pour cela, il leur faut de nouveaux produits, et donc de nouvelles idées. » Il affirme que le retour moyen sur investissement est de l'ordre de 1.000 % sur six mois. Imaginatik compte une vingtaine de clients dans des secteurs aussi variés que l'agroalimentaire, les services financiers, l'assurance et l'industrie pharmaceutique. La société anticipe 3 millions de dollars de chiffre d'affaires en 2001.
La suite logique de la boîte à idées pour employés était d'offrir la même facilité aux consommateurs, mais les experts légaux en propriété intellectuelle des entreprises s'y sont opposés. Mark Turrell y a vu une opportunité commerciale et, en 1999, a fondé Ideadollar sur la technologie développée par sa compagnie soeur. Le créneau commence à attirer du monde, et pour cause : dans un rapport publié récemment, le cabinet de conseil PricewaterhouseCoopers a déclaré que la gestion de l'innovation et des idées serait le troisième facteur de croissance le plus important des entreprises après la gestion financière et la culture. Lancé en novembre dernier, Ideas.com, le principal concurrent d'Ideadollar, agit comme une tierce partie entre inventeurs et entreprises.
Ces dernières, Coca-Cola en tête, affichent directement leurs besoins sur le site. Lorsqu'une idée est sélectionnée pour le développement d'un produit, son inventeur touche 5.000 dollars mais ne participe pas aux bénéfices.
Mark Turrell a opté pour une autre approche. « Les petits fabricants n'ont pas des capacités de recherche et de développement suffisantes pour lancer de nouveaux produits », estime-t-il. « Les grosses sociétés, en revanche, ont déjà leurs propres ressources en matière d'idées et ne sont pas encore un marché mûr. Nous devons aussi faire nos preuves et nous concentrer sur la qualité de ce que nous faisons avant de travailler avec elles. » Il n'est pas pressé, ne doute pas que son heure viendra. « Nous sommes sur la liste des intervenants à l'Innovation Academy organisée par Gary Hamel [gourou mondial en stratégie de management, selon le magazine « The Economist »] au mois de mai [à New York]. Comme quoi, c'est un marché qui commence à mûrir... Rien ne sert d'être trop gourmand. »
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